2048, l’odyssée de l’audace.

On ne présente plus 2048, le jeu de logique chronophage, ses applications dérivées (le concepteur vient – enfin ! – de sortir la sienne), ses tactiques, ses trucs et astuces, sans parler des extravagants 2048 thématiques.

On ne le présente plus, donc, et c’est bien dommage. Vous pensiez qu’il s’agissait d’un simple passe-temps à mettre entre les mains de votre pré-adolescent un peu dur aux maths ? Que ce cache-t-il vraiment derrière la matrice de Gabriele Cirulli ?

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2048, jeu capitaliste

Comment ne pas voir dans la logique même du jeu celui de l’agglomération du capital ? Une succession de fusions par la grâce de laquelle un 1024 regarde un 32 comme Robert De Niro considérerait un teckel s’accouplant avec sa chaussette. Quant au 256 qui traîne, là, dans le coin opposé de votre construction, difficile d’y voir autre chose que le groupement des actionnaires minoritaires d’Eurotunnel : trop gros pour être manipulé avec aisance, trop petit pour mériter un mouvement de conquête.

2048 en capitalisation

Quelqu’un a des nouvelles de Jean-Pierre Gaillard ?

2048, jeu marxiste

Il est impossible de faire 4 mouvements sans céder à une logique de regroupement. Groupement des capitaux (voir ci-dessus), groupement des hommes : la bourgeoisie capitaliste en jaune, les prolétaires en gris de travail. Une fois parvenu à un score d’environ 10000 points, le choix est le même que celui de la SFIO au congrès de Tours : soit l’engagement dans un rapport de force avec le 1024 à l’aide d’une habile stratégie de blocage qui l’emmènera à sa perte certaine ; soit une logique de prise de contrôle par l’intérieur du bloc ennemi (qui n’est pas sans rappeler également l’entrisme cher aux trotskistes), au risque d’être, à votre tour, rapidement vu comme un jaune de la part du néo-Lumpenproletariat qui n’aura pas manqué d’apparaître durant votre manœuvre. On le voit bien, la matrice même de 2048 est celle de la lutte des classes et de la question sociale en Europe.

La révolution est en marche, camarade.

La révolution est en marche, camarade.

2048, jeu libéral-schumpétérien

L’absence totale de règles font de 2048 un jeu d’essence fondamentalement libéral. L’apparition constante de start-ups venant encombrer le marché de mastodontes oligarques, mais sur lesquelles repose, au final, toute la richesse future ne peut être vue qu’à l’aune d’un énième filage de l’oxymore shumpétérien de la destruction créatrice, faisant la synthèse des logiques d’accumulation, de blocage et de renouvellement qui rythment nos ères socio-économiques.

2048, jeu nazi

Jamais vous ne sortirez du cadre de 2048, à l’intérieur duquel le culte de la performance est poussé à des extrémités jamais imaginées auparavant. Pour autant, soyez certains que jamais vous ne gagnerez contre l’impitoyable rouleau compresseur de la matrice.

Plus encore que sa logique, la symbolique du jeu est toute entière teintée de l’idéologie national-socialiste : si la naissance est neutre (un très militaire gris souris), la construction personnelle se fait par un rougissement progressif de la pensée (qui culmine à 64). Quelle devient alors la cible ? Les jaunes, évidemment. Riches à 3 chiffres, ils se marient entre eux pour accumuler plus encore et spolier les richesses. La conquête ultime, le dépassement de soi, ce qui fera de vous un très nietzschéen surhomme est un 4096 blanc sur fond noir.

Enfin, la structure du jeu enferme le joueur avec l’idée toxique qu’il peut dominer le monde au détriment des autres, alors qu’un simple débarquement de 2 dans un mouvement délicat va le mener à sa perte. 2048 emprunte décidément trop aux codes du nazisme pour que cela relève du hasard.

Vous pouvez toujours faire comme si la peste brune n'était qu'un lointain souvenir, hein.

Vous pouvez toujours faire comme si la peste brune n’était qu’un lointain souvenir, hein.

2048, jeu bipolaire

Vous avez beau disposer de plusieurs dizaines de touches sur votre clavier, seuls quelques mouvements vous sont offerts. Comme au Conseil de Sécurité des Nations Unies, oui. 2048 est un sur-1962, un concentré de ce qu’Orwell nommait « guerre froide » et Aron « paix belliqueuse » : arrivé à un certain développement, chaque mouvement est une menace, la tension vous prend aux tripes de peur que l’adversaire ne vous enferme dans un mouvement contraint qui glisserait un de ses missiles derrière vos lignes. Difficile de voir autre chose qu’un assemblage hétéroclite de pays non-alignés dans ces bagatelles orangées entre les deux géants jaunes.

De la même façon, 2048 peut devenir un formidable exemple de bipartisme contrarié par quelques micro-mouvements.

Enfin, un bipartisme à la française, disons.

Enfin, un bipartisme à la française, disons.

2048, jeu fédéraliste

Progresser ensemble. S’unir dans nos différences. Respecter la diversité de chacun, tout en l’amenant gentiment vers le standard commun. Élargir tout en approfondissant. Témoigner de la déférence pour le « petit ». 2048 est une ode à toutes les tentatives modernes de dépassement du cadre strict de la nation, qu’il s’agisse du dialogue intra-helvétique ou de la construction européenne.

Exclusif : projection du parlement européen au soir du 24 mai 2014.

Exclusif : projection du parlement européen au soir du 24 mai 2014.

2048, jeu populiste

Suffisamment difficile pour dépasser largement le niveau des questions des diffuseurs pendant un match de foot, 2048 reste accessible, dans son objectif de base. L’obtention du sésame après quelques tentatives vous ouvrira les portes d’une gloire éphémère, ainsi que de l’estime de vos amis (en tout cas ceux qui n’y sont pas encore arrivés). L’objectif du bouton « partager » étant évidemment la prolifération, sur les réseaux sociaux, de messages d’autocongratulation qui marqueront votre entrée dans le cercle de moins en moins restreint de « ceux qui ont vaincu la bête ». Rite de passage numérique de cette année 2014, 2048 est, par son essence virale, un jeu populiste.

Un truc de plus à raconter aux petits-enfants. #IDITIT

Un truc de plus à raconter aux petits-enfants. #IDIDIT

2048, jeu nihiliste

Jeu sans âme et sans morale, constitué de seuls exercices numéraires allant nécessairement dans le sens d’une infinie croissance jusqu’au krach final, 2048 est une ultime apostrophe métaphorique à l’égard de nos humanités structuralistes avides de progrès qui, comme le soulignait Stéphane Zagdanski, « est programmé pour ne pas s’arrêter avant d’avoir jeté l’Humanité dans l’abîme du grand Rien. » On touche, à la marge, au concept hégélo-fukuyamien de « fin de l’histoire » au fur et à mesure que l’aire de jeu s’emplit. Sa suite logique est donc 0.

« La forme est vide et le vide est forme. »  Sūtra du Cœur

« La forme est vide et le vide est forme. »
Sūtra du Cœur

2048, and Beyond the Infinite

Impitoyable avatar post-moderne de nos civilisations décadentes, 2048, jeu ultime, OuLiPo numérique, ne doit jamais nous faire oublier que l’Homme est dissimulé dans chaque chiffre, dans une assertion rousseauiste, mais également dans tous ses petits travers qui font à la fois le creuset de nos civilisations et le sel de nos vies.

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